mardi 28 avril 2020

Le retour des p'tits morveux


Lors de la crise actuelle, le gouvernement a fait un effort louable afin d’apeurer la population. Avec raison. Devant l’insouciance de certains « braves », le message d’épouvante devait se construire rapidement.

Ainsi, en regardant sa téléréalité quotidienne préférée, le Québécois en manque d’humilité envers la puissance de la nature a compris la gravité de la situation.

Au moment où le citoyen conçoit que sa vie est en danger, le succès d’une opération de confinement est possible. D’ailleurs, il suffit de sortir un tant soit peu de la maison pour constater l’évolution des changements dans nos comportements sociaux.

Maintenant, nous amorçons un virage à 90 degrés. Un déconfinement progressif. Ce changement soudain dans le discours a de quoi surprendre.

Je me sens aujourd’hui comme un enfant à qui l’on aurait raconté l’histoire du Bonhomme Sept Heures dans le but de le forcer à rester au lit… et à qui l’on demande subitement de se rendre à la toilette, seul dans la nuit sombre, afin d’éviter de pisser dans ses culottes.

Bref, il faudra déconstruire graduellement notre peur légitime. Une toute autre histoire. Une histoire beaucoup plus longue.

Retour à l’école

J’étais prêt à rentrer au travail. Avec le sourire. Pour une dizaine de bonnes raisons. Pour le moment, mes collègues du primaire auront à le faire.

Mais la « question qui tue » demeure sans réponse : est-ce que la reprise de l’année scolaire se fait vraiment pour ces bonnes raisons ?

Dois-je me fier à mon directeur Legault, à son directeur adjoint Arruda et au président du conseil étudiant Roberge ?

J’ose l’espérer, mais l’expérience m’a appris à me méfier du pouvoir politique.

Malgré tout le respect que j’ai pour le Dr Arruda, il reste, à mes yeux, un individu ayant un double rôle particulier : à titre de sous-ministre, il doit être loyal envers son boss et à titre de Directeur national de la Santé publique (et médecin), il a un devoir envers le public qu’il doit protéger. Une position délicate en de pareilles circonstances.

Or, il est permis d’être suspicieux lorsqu’on apprend que l’ex-présidente de Médecins sans frontières, la Dre Joanne Liu « aurait été écartée par Québec des groupes d’experts du gouvernement, car on craignait qu’elle ne soit pas « contrôlable », compte tenu du fait qu’elle n’a de compte à rendre à personne. »

La réalité

Lorsque l’on entend une chose et son contraire, un constat s’impose : nous sommes dans un match d’improvisation à saveur scientifique où la quantité de données sur lesquelles se fonder pour la prise de décisions fiables est encore trop faible.

J’éviterai ici les débats quant à la possible transmission aérienne par microgouttelettes ou encore celle confirmée par macrogouttelettes, mais la question se pose : quels seront les impacts d’une longue cohabitation dans une classe (souvent sans fenêtres ou avec des meurtrières) d’au plus 75 m2 avec un nombre X d’individus à l’intérieur ? Ou encore lors du trajet en autobus ? (sans masque, faut-il le rappeler... À ce propos, le modèle taïwanais semble un exemple à suivre)

Dans la tourmente, il y a une certitude : lorsque les écoles ouvriront leurs portes, des mesures strictes seront impossibles à respecter. Je le sais, car je côtoie des adolescents depuis 25 ans. Les enseignants du primaire vous diront la même chose.

Certains rigolos tourneront l’affaire au ridicule. Et pourquoi pas un petit jeu de tague-covid dans la cour d’école ? D’autres, un peu plus méchants, tenteront d’intimider les autres en menaçant de leur tousser au visage. Heureusement, il s’agira de l’exception.

La distanciation physique dans une école varie de 0 à 50 cm en moyenne. À mon école, en temps normal, 1400 personnes touchent les rampes d’escaliers, les poignées de portes ou les bureaux plusieurs fois par jour. À l’école primaire de mes enfants, ils sont plus de 900.

Des élèves se raclent la gorge, éternuent, toussent et se mouchent régulièrement. Les bureaux servent de dépotoir à kleenex. Ils ont parfois des allergies saisonnières et souvent le rhume. Il y a pire, comme l’influenza.

Voilà la routine habituelle dans un nid à virus.

Quelle devra être notre nouvelle réaction face à ces gestes banals quotidiens ? On testera systématiquement à chacun des signes afin de prévenir un drame ? Vraiment ?

À titre d’enseignant, je peux jouer un rôle important dans la déconstruction d’une peur chez mes élèves. Par contre, comment déconstruire celle chez les adultes ?

Quand on a pris l’habitude d’appeler la police pour dénoncer des enfants qui jouent ensemble, de distribuer des contraventions salées et qu’on ouvre les écoles en mai à la va-comme-je-te-pousse, il faut s’attendre à un cocktail explosif, voire mortel.



mardi 7 avril 2020

Éducation : la misère des riches


À l’aube du congé forcé, un directeur d’école a lancé le signal de départ de la course Mon école est meilleure que la tienne. Avec son retentissant « Pour nous, c’est business as usual », il a résumé notre conception néolibérale de l’école et par ricochet, celle de notre vie.

Dans ce monde d’apparence créé par la gestion comptable, nous devons faire la preuve d’une productivité visible.

Pour tout vous dire, il commence à être lassant ce discours idéalisant la pseudo-pédagogie à distance simplement dans le but de se donner bonne conscience. Simplement pour être fier de pouvoir se bomber le torse et affirmer la tête haute que « nous autres, on s’occupe de nos élèves ».

Urgence

« Le réseau de la santé et les services de sécurité publique sont les mieux préparés pour faire face à des situations d’urgence. C’est dans la nature de leur mandat d’assurer santé et sécurité en toutes circonstances. » – Michel Dex

Ce qui n’est définitivement pas le cas de l’école.

La notion d’urgence y est fort différente. Il s’agit plutôt d’un lieu où l’on prend son temps afin de consolider les apprentissages. Où l’on explique patiemment pendant 10 mois le savoir-faire et le savoir-être dans l’espoir de faire avancer chacun des élèves qui nous sont confiés.

Comment l’école pourrait-elle répondre instantanément à la situation actuelle ?

Je ne comprends pas notre définition de ce qu’est l’urgence.

Un peu de maths

Selon les données de l’Institut de statistique de l’UNESCO, « environ 263 millions d’enfants, d’adolescents et de jeunes dans le monde (un sur cinq) ne sont pas scolarisés. »
Selon l’UNICEF, « environ 152 millions d'enfants dans le monde sont privés de leur enfance parce qu'ils sont impliqués dans le travail. Pire encore : 115 millions d’entre eux exercent des activités dangereuses. »
Pendant que nous buvons de la super eau avec plomb dans l’indifférence générale, sachez aussi que « l’accès insuffisant à une eau potable de qualité et le manque de services d’assainissement des eaux usées coûtent cher en vie humaine, avec 780 000 décès causés par la dysenterie et le choléra chaque année… » - Le Devoir
Un peu plus près de nous, les programmes du Club des petits déjeuners permettent de servir plus de 243 521 repas nutritifs chaque jour dans 1 809 écoles partout au Canada.
Au Québec, en 2018-2019, la DPJ a traité 105 644 signalements. Une hausse de 10 % par rapport à l’année précédente. De ce nombre, 41 530 signalements ont été retenus, soit une moyenne de 114 par jour.
Désespoir collectif actuel
Pour les anxieux pédagogiques, sachez que les enfants et les adolescents vont « perdre » approximativement 60 jours d’école ou 300 heures de classe. Ce qui représente environ 3 % de la vie scolaire d’un jeune pendant son parcours primaire-secondaire.

Paradoxalement, un élève qui s’absente l’équivalent de 6 jours par année pendant ce même parcours aura manqué 66 jours d’école… pour de bonnes et de moins bonnes raisons : maladie, voyage familial, voyage étudiant, activités éducatives, événements sportifs, emploi, session d’examens, suspension, etc.

Bizarrement, l’évolution des problèmes de santé mentale chez les jeunes ne semble pas créer de commotion : troubles anxieux (hausse vertigineuse), trouble du déficit d’attention (grande augmentation), dépression, troubles alimentaires chez les filles.

À cela, ajoutons notre apathie envers les ravages de l’utilisation abusive des écrans récréatifs…

À ce propos, une enquête du CEFRIO révélait que « les experts recommandent un temps d'écran maximum de deux heures par jour ou de 14 heures par semaine pour les jeunes de 5 à 18 ans. Or, nos données indiquent que 26 % des jeunes de 13 à 17 ans, soit un jeune sur quatre, dépassent cette durée recommandée. Chez les plus jeunes de 6 à 12 ans, ils seraient 9 % à dépasser ce seuil. » (en passant, plusieurs experts en neurosciences recommandent seulement de 5 à 7 heures d’écrans récréatifs par semaine pour les individus de plus de 6 ans.)

Deux heures par jour, ça fait 730 heures par année et 8030 heures après 11 ans. Bref, le finissant « raisonnable » aura passé l’équivalent de 8,92 années scolaires devant un écran récréatif lors de la remise de son diplôme d’études secondaires.

Bof !

En ce moment de tourbillon extrême, inutile de chercher l’équilibre ou de faire preuve de nuance quant à l’éducation de nos enfants.

Si la SAQ a mis près de deux semaines à répondre à ma commande en ligne de 12 bouteilles de vin, est-il possible de croire que le système d’éducation livrera la marchandise en trois semaines ?

Je veux tout, tout de suite et ici chantait Ariane Moffatt en 2008.

En 2020, sois patient. Tu auras certaines choses quand viendra le temps.

Santé !